Instinct : Philippe Caron Lefebvre

Cynthia Fecteau

Sporobole, Sherbrooke.

18 mars – 23 avril 2016


Instinct, une exposition de Philippe Caron Lefebvre, présentée à Sporobole, s’inscrit au cœur de ses plus récentes recherches sur les mécanismes de survie et d’évolution dans la nature, chez les plantes et les animaux, et autour du statut archéologique de l'objet sculptural. À la différence de sa dernière proposition sur la scène culturelle montréalaise au Centre Clark − un paysage éthéré d’œuvres suspendues,ponctuées par une flore colorée −, l’environnement sculptural d’Instinct évoquent les reliefs marginaux d’une géographie littorale.À Sporobole, une imposante façade vitrée met en lumière plus d’une dizaine de sculptures composées de polyuréthane, de polystyrène, de bois, de plâtre et de céramique. Vestiges d'une polyculture référentielle, un grand nombre de ces figures semblent avoir été puisées au cœur d’écosystèmes naturels inaccessibles pour la présence humaine : profondeur océanique, cavité géologique ou encore, forêt vierge. L’exposition constitue, en ce sens, un refuge pour la diversité conceptuelle et formelle, un territoire de potentialités dans lequel on avance à tâtons, d’où son titre Instinct.

Ce nouveau corpus s’est construit à la lumière d’une série d’observations de la nature, de ses formes et des manières dont elles occupent une place centrale dans notre compréhension de la réalité. Caron Lefebvre conçoit ses œuvres en adoptant une pensée près du biomimétisme. C’est-à-dire, en prenant pour modèle l'organisation des écosystèmes pour créer de nouvelles conditions d’émergence pour la diversité idéelle et formelle dans ses installations. Processus qu’il assimile à ses techniques de fabrication, de modelage, de croisement entre les matières, les formes et leurs mises en espace. Au centre de Sporobole, une sculpture linéaire se déploie du plancher au plafond. Pour réaliser cette œuvre centrale, l’artiste a sculpté des pièces de bois de grande taille sur un tour à bois. Peintes en blanc, l’œuvre verticale évolue dans l’espace en profils longitudinaux. Et cette composition liminaire trouve écho partout ailleurs dans l’exposition.Entre autres, dans les ensembles de faisceaux blancs traçant dans l’espace environnant des structures anguleuses, semblables à celles que l’on retrouve chez certains spécimens de coraux. Des éclats, des fragments dispersés de moulages de plâtre de ces mêmes objets gisent au sol. Par la répétition d’un même motif dans l’espace, l’artiste expose un principe d’organisation intrinsèque, comme s’il avait voulu faciliter la conjugaison et la multiplication de certaines familles de formes. Celles-ci nous permettent de déterminer des rapports de forces inscrits dans les matières, d’établir différentes échelles d’une pièce à l’autre. Leur alternance façonne le paysage construit,l'anime de perspectives courbes bien souvent soutenues par des socles, ou des structures sculpturales linéaires. L’immensité du territoire référentiel atteint par cet équilibre laisse le spectateur confondu : s'agit-il d'un projet plus global, d’une invitation à établir des images nous connectant à un tout autre monde, celui des symboles et des représentations métaphoriques?

Posées sur des socles de polystyrène ou accrochées au mur, des masses hybrides conjuguent volumes minéraux et formes organiques. Violacées et iridescentes, elles ponctuent la trame de fond blanche de l’exposition. Plus loin, un cabaret de transport en plastique enlisé dans un composite poreux insuffle des références à nos cultures matérielles industrielles. Toutes ces œuvres multiformes se profilent telle une friche,espace naturel laissée au libre développement des espèces naturelles qui s’y sont installées. Au cœur de ces zones de biodiversité, les forces de croissance et de déplacement des espèces ne rencontrent pas les obstacles communément dressés par nos principes culturels privilégiant l’ordre et la mesure. À l’instar de Gilles Clément, paysagiste, écrivain et penseur des espaces naturels marginaux comme lieu de création, on peut alors comprendre que si l’on cesse de regarder le paysage comme l’objet d’une industrie on découvre subitement – est-ce un oublie du cartographe, une négligence du politique ? – une quantité d’espaces indécis, dépourvus de fonctions sur lesquels il est difficile de porter un nom[1].Au cœur d’Instinct, aucune exactitude de forme avec la nature, seulement des similarités esthétiques, de nouveaux agencements de formes et d’idées issus de champs hétérogènes, tenant tout autant de l’écologie que des modèles alternatifs d’organisation sociale et politique.

Des dizaines de coupures de revues, une photographie d’une installation monumentale de Jacques Bilodeau, un article sur Cai Guo-Qiang datant de 2008, une carte des circuits de métro montréalais, des images de glaciers, d’espèces végétales tropicales, sont accrochés au mur près de l’entrée de Sporobole. Plus loin, des schémas abstraits,en arborescence circulaire, évoquent les ramifications de cette archéologie[2]référentielle. Tout en convoquant une iconographie de la nature, ces éléments bidimensionnels servent de pistes de médiation pour les œuvres hétérogènes qui composent l’espace : mécanismes de croisements entre les espèces et les espaces,d’évolution et de transformation, évoluant sans cesse, projetés sur les murs dela galerie dont ils sont en quelque sorte la texture. L’environnement construit induit de nouvelles manières de penser le partage entre l’esthétique et le politique. Car ces combinaisons forment un «système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives»[3]. Instinct nous rappelle que toutes les activités humaines peuvent s'inspirer de la nature, de la production d'énergie en passant par l'architecture, et le développement des savoirs et de la culture.

C'est précisément cette identification de nos devenirs communs aux processus de la nature qui permet de dépasser l’anecdote individuelle. L’exposition n‘offre pas de description exhaustive, elle semble plutôt vouloir nous rappeler cette évidence si souvent oublié que l'ouverture, la pluralité des niveaux de sens, ne sont pas des choix esthétiques anodins, mais bien une prise de position éthique, une manière de se donner l’image de notre rapport au monde : «si nous cherchions à supprimer notre langage politique les métaphores aussi bien vives que mortes, nous obtiendrions un langage hautement formalisé incapable de transmettre aucun type de connaissance sur la collectivité, sur notre vie en société»[4].En ce sens, Instinct nous invite à la révision de notre ontologie commune : comment se construire collectivement autrement que par adhésion à un seul territoire de pensée et d’action? À quel types d’environnements tenons-nous réellement? Autant de questions dont les réponses se laissent pressentir dans l’exposition par ses modes d’agencement du collectif qui échappent aux modèles et aux concepts élaborés par la philosophie classique.

Cynthia Fecteau détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Laval. Interpellée par les formes de connaissances sensibles en philosophie et en création, notamment les concepts d’écosophie,d’être-au-monde et de communauté, elle s’intéresse à leurs manifestations concrètes en arts actuels. Outre ses textes publiés dans Espace, art actuel,ETC MEDIA, Zone Occupée et Le Sabord, elle a poursuivi ses recherches en écriture lors de résidences au Québec, en 2014, à LA CHAMBRE BLANCHE, et enFrance, auprès de la communauté de Saint-Mathieu, en 2015.


[1] Clément, Gilles. Manifeste du Tiers Paysage. 2004, p.4. [En ligne] 

 http://www.gillesclement.com/fichiers/_admin_13517_tierspaypublications_92045_manifeste_du_tiers 

   _paysage.pdf

[2] Dans L’Archéologie du savoir, Michel Foucault  développe l’idée d’une archéologie non linéaire, basée

   sur l’analyse des savoirs et des discours dans leurs conditions d'apparition, leur enchaînements, les

   règles de leurs transformations, les discontinuités qui les scandent. Cette approche constitue le point

   de contact entre les diverses références philosophiques, naturelles et esthétiques, mises en espace

   dans Instinct.

[3] Rancière, Jacques. «Le Partage du sensible»,dans Multitudes, 1999, Numéro2 : La fabrique du sensible.

   [En ligne] http://www.multitudes.net/Le-partage-du-sensible/

[4] GonzálezGarcía, José M. Métaphores du pouvoir, traduit de l’espagnol par AurélienTalbot,  Paris :

   Éditions MIX, 2012, p. 12.


Auteur :

Cynthia Fecteau

Titre :

Philippe Caron Lefebvre : Instinct

Revue :

Espace : Art actuel, Numéro 114, automne2016, p. 92-94

URI :

http://id.erudit.org/iderudit/83454ac

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