Compte rendu

La position de l’apex, Optica, centre d’art contemporain, Montréal, du 23 janvier au 19 mars 2016

Instinct, Sporobole, centre en art actuel, Sherbrooke, du 18 mars au 23 avril 2016

Gentiane Bélanger


Streptocoques, cristaux, macrocolécules, protéines, coraux, protozoaires, l’art de Philippe Caron

Lefebvre sonde les tréfonds les plus fabuleux et les plus étranges du naturel.

Épars dans la galerie principale de Sporobole, des amoncellements de matière aux allures parfois

échinoïdes, parfois réticulaires, jonchent le sol et habillent les murs. Les références au vivant sont

omniprésentes bien qu’évasives, obliques, voire fantasques, alliant la virtualité d’un devenir évolutif

encore en gestation avec des formes primales de vie. Cette investigation formelle de la nature ne

manque pas d’évoquer les planches illustratives du philosophe et biologiste allemand Ernst Haeckel

(1834-1919), dont le travail le plus notable relève d’une fascination visuelle pour des organismes

aussi peu anthropomorphiques que les radiolaires, les

anémones et les méduses, tirant de leur symétrie une métaphore de l’organisation fondamentale du

monde(1). Contemporain et disciple de Charles Darwin, Haeckel a cherché sur la surface formelle

des espèces des traces indexicales de leur co-évolution avec l’environnement qui les supporte.

Les découpes de revues intégrées tant à l’exposition chez Optica qu’à celle chez Sporobole

proposent un ordre taxonomique alternatif, où l’évolution de l’art moderne côtoie de près celle de la

nature par analogie formelle. Ces indices méthodologiques de la pratique sculpturale de Caron

Lefebvre semblent suivre dans le sillage historique du naturalisme de Haeckel, à la nuance près

que l’esthétique de la nature chez Caron Lefebvre semble moins concernée par des qualités

ornementales et une quête de l’universel que par la malléabilité du vivant aux prises avec des

contingences évolutives. C’est la matière en flux et la vie en transformation qui le préoccupent, et

qui motivent ses énonciations sculpturales de formes prospectives de vie. Ses assemblages

hybrides tâtonnent vers des devenirs encore inconnus, et son recours à des matériaux détournés,

transformés et remaniés métaphorise les processus de croissance, de dégénérescence, d’érosion,

de corrosion, de calcification ou encore de cristallisation qui façonnent le monde physique et qui

brouillent la frontière entre le vivant et le non-vivant. Si, chez Optica, les amas sculpturaux semblent

flotter dans un espace cartésien (souligné par une grille configurée à partir de clous posés à

intervalles réguliers) et paraissent échapper à son réductionnisme par la complexité organique de

leurs formes, l’hétérochronie des sculptures- créatures chez Sporobole est suggérée par une

représentation murale plutôt ornementale (presque Art nouveau) de l’arbre phylogénétique(2). Les

catégories nomenclaturales (bactéries, archées, eucaryotes) y ont été abandonnées pour ne

l’évolution dans sa considération formelle de la nature, Caron Lefebvre nous propose une vision

profondément historique du monde. Au même titre que l’humain et la culture, la nature et le vivant

ne sont pas des concepts universels dotés d’une essence fixe, mais se modulent radicalement au fil

des interactions et des échanges écosystémiques vers des devenirs insoupçonnés.

Malgré des références appuyées à l’adaptation, à la transformation, à l’hétérochronie et au

mimétisme, la minutie et le contrôle du rendu sculptural chez Caron Lefebvre peuvent apparaître

décalés par rapport aux horizons exaptifs de l’évolution, notion pourtant centrale à sa pratique. À la

différence de l’adaptation, les phénomènes d’exaptation pointent vers certains effets accidentels de

l’évolution, soit des aptitudes apparaissant fortuitement dans un rapport non causal aux pressions

environnementales, ou encore des attributs passifs devenant cruciaux avec la transformation du

contexte environnemental(3). Si Caron Lefebvre s’applique avec brio à calquer son approche

formelle sur les mécanismes d’adaptation du vivant, son approche purement représentationnelle et

sa grande maitrise esthétique ne parviennent pas à faire sentir

le perpétuel état d’excentrement et d’accident qui définit le vivant. Un engagement entier à ces

considérations évolutionnistes demanderait du geste artistique qu’il laisse un peu plus de jeu,

afin que puissent percoler à la surface des attentes des phénomènes émergents, indéfinissables.

NOTES

(1) Haeckel a largement étendu le vocabulaire évolutionniste en formulant de nouvelles notions à

partir de racines étymologiques grecques, dont les termes oecologie, phylum, ontogénie,

phylogénie. Il est d’ailleurs un pionnier important en ce qui a trait à la classification phylogénique du

vivant. Voir à ce propos : Frank N. Egerton, «Ernst Haeckel’s Ecology», Contributions: History of

Ecological Sciences, Part 47, juillet 2013, p. 226.

(2) Haeckel est reconnu parmi ceux qui ont produit les premières représentations de la

complexification évolutive du vivant. Malgré son allégeance aux idées de Darwin, ses arbres de vie

représentent l’humain au faite d’un long processus évolutif, attribuant de la sorte un sens

téléologique au déploiement du vivant. Ce progressisme implicite est en quelque sorte représentatif

de son époque, qui évince peu à peu la théologie de l’interprétation du vivant, sans toutefois se

défaire complètement d’une explication orientée sur le plan moral. Cette compréhension linéaire est

depuis lors tombée dans la désuétude, et les schémas circulaires ont prépondérance sur les formes

arborescentes.

(3) La notion d’exaptation «complète» le portrait de l’adaptation, notion plus classique qui désigne

tout changement découlant causalement d’une pression environnementale pour développer des

aptitudes de survie (autrement dit, pour «mieux cadrer» dans son environnement). Tandis que

l’adaptation actualise et renforce des tendances évolutives suggérées par des pressions

environnementales (pouvant par conséquent se comprendre dans une logique de cause à effet

linéaire), l’exaptation tend plutôt à ouvrir les possibles sur des impondérables, à détourner les

mécanismes évolutifs de leur direction momentanée. Stephen Jay Gould et Elisabeth S. Vrba,

«Exaptation: A missing term in the science of form», Paleobiology, v.8 n.1, hiver 1982.


Auteur :

Gentiane Bélanger

Titre :

Compte rendu d'exposition, Instinct et La Position de l'Apex

Revue :

ESSE, contenu en ligne, Avril 2016

URL :

http://esse.ca/fr/philippe-caron-lefebvre-la-position-de-lapex-optica-centre-dart-contemporain-montreal-instinct


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